Droits des lesbiennes en Ukraine : témoignage d'Anna Sharygina
En bref : Anna Sharygina, militante des droits humains et psychologue, témoigne de la triple discrimination vécue par les lesbiennes en Ukraine : en tant que femmes, en tant que femmes homosexuelles, et au sein même du mouvement LGBT. Fondatrice de l'organisation « Sphère » à Kharkiv, elle décrit un combat pour la visibilité et la reconnaissance dans une société où le mouvement lesbien reste largement inexistant.
Portrait d'Anna Sharygina
Anna Sharygina est une militante des droits humains et psychologue ukrainienne. Diplômée de l'école des droits humains Docudays en 2006, elle a fondé l'organisation « Sphère » à Kharkiv, consacrée à la défense des droits des femmes lesbiennes en Ukraine.
Son parcours illustre le courage nécessaire pour mener un combat pour la visibilité lesbienne dans un pays où la question reste largement taboue. En tant que psychologue, elle accompagne également des femmes qui traversent le processus difficile d'acceptation de leur orientation sexuelle dans un environnement hostile.
« Je n'ai pas de mari, j'ai une compagne »
Cette déclaration simple mais puissante résume le quotidien d'Anna Sharygina et de nombreuses femmes lesbiennes en Ukraine. Dans une société où la question « Vous êtes mariée ? » est posée de manière routinière, répondre honnêtement constitue un acte de bravoure.
Pour Anna, la visibilité commence par le langage. Chaque fois qu'une femme ose dire « j'ai une compagne » plutôt que de feindre le célibat ou d'inventer un conjoint masculin, elle contribue à normaliser une réalité que la société ukrainienne préfère ignorer.
« Aujourd'hui, je ne suis pas prête à renoncer à moi-même. » — Anna Sharygina
Cette phrase, prononcée par Anna, résonne comme un manifeste personnel. Renoncer à soi-même, c'est exactement ce que la société demande aux femmes lesbiennes : nier leur identité, se conformer, disparaître dans le moule hétéronormatif. Anna refuse.
Violences envers les lesbiennes
Le témoignage d'Anna met en lumière des cas concrets de violence envers les lesbiennes en Ukraine.
L'histoire de Galina Kornienko et Natalia
Galina Kornienko et Natalia formaient un couple lesbien. Elles ont été violemment agressées physiquement en raison de leur orientation sexuelle. Lorsqu'elles ont tenté de porter plainte, la police a refusé d'intervenir. Les forces de l'ordre n'ont pris aucune mesure pour protéger les victimes ou poursuivre les agresseurs.
Ce cas n'est malheureusement pas isolé. L'absence de protection policière crée un climat d'impunité qui encourage les violences homophobes et renforce l'invisibilité des victimes, qui renoncent à signaler les agressions.
Le cas d'Agata Vilchik
Agata Vilchik a fait parler d'elle en apparaissant dans l'émission télévisée Voix du Pays (Voice of the Country). Sa visibilité médiatique a suscité des réactions contrastées, illustrant la difficulté pour les femmes lesbiennes d'occuper l'espace public en Ukraine sans s'exposer à l'hostilité.
La triple discrimination
L'un des apports majeurs du témoignage d'Anna Sharygina est la description d'une triple discrimination que subissent les lesbiennes en Ukraine :
1. Discrimination en tant que femme
L'Ukraine demeure une société profondément patriarcale où les femmes font face à des inégalités salariales, à un accès limité aux postes de décision, et à des préjugés sexistes persistants. Cette première couche de discrimination affecte toutes les femmes, mais constitue le socle sur lequel s'ajoutent les discriminations spécifiques.
2. Discrimination en tant que femme homosexuelle
La deuxième couche est l'homophobie. Les femmes lesbiennes sont doublement marginalisées : elles ne correspondent ni au modèle de la femme soumise et dépendante du regard masculin, ni au modèle hétéronormatif de la société ukrainienne. Cette double marginalité les rend particulièrement vulnérables.
3. Discrimination au sein du mouvement LGBT
La troisième couche est peut-être la plus douloureuse : la discrimination interne au mouvement LGBT lui-même. Anna décrit comment les voix des lesbiennes sont souvent minimisées au sein des organisations LGBT, dominées par les hommes gays. Les problématiques spécifiques aux femmes lesbiennes – maternité, violences conjugales, précarité économique – sont reléguées au second plan.
De plus, des femmes trans affirment parfois que leur situation est pire, créant une hiérarchie de la souffrance au sein même de la communauté. Cette compétition des victimisations fragmente le mouvement et nuit à la solidarité nécessaire.
Un mouvement lesbien inexistant
Anna Sharygina est catégorique : il n'existe pas de mouvement lesbien en Ukraine. Pour elle, un véritable mouvement ne pourra émerger que lorsqu'une femme pourra dire publiquement « Je suis lesbienne » sans risquer de perdre son emploi, sa famille ou sa sécurité.
Les quelques initiatives existantes restent fragiles, isolées et dépourvues de moyens. L'organisation « Sphère » fondée par Anna à Kharkiv représente l'une des rares structures spécifiquement dédiées aux femmes lesbiennes dans le pays.
« Il n'y a pas de mouvement lesbien en Ukraine. Il n'y en aura un que lorsqu'on pourra dire "Je suis lesbienne" en toute sécurité. » — Anna Sharygina
Mouvement gay et mouvement lesbien
Anna établit une comparaison révélatrice entre le mouvement gay et le mouvement lesbien en Ukraine. Le mouvement gay, bien que lui-même fragile, dispose de ressources et d'une visibilité nettement supérieures. Ses activités se déclinent en quatre axes principaux :
- Éducation – programmes de sensibilisation et de formation
- Publicité – campagnes de visibilité et présence médiatique
- Travail législatif – lobbying pour des lois anti-discrimination
- Divertissement – espaces de socialisation, événements culturels
Le mouvement lesbien, en revanche, ne dispose d'aucun de ces axes de manière structurée. Les femmes lesbiennes n'ont pas de porte-parole reconnues, pas de lieux dédiés, pas de lobbying spécifique. Leur combat se confond – et se noie – dans celui du mouvement LGBT plus large, où leurs préoccupations sont marginalisées.
La barrière économique
Anna Sharygina souligne un aspect souvent négligé : la dimension économique de la discrimination lesbienne. Les femmes gagnant en moyenne moins que les hommes en Ukraine, les couples de femmes disposent de revenus inférieurs à ceux des couples d'hommes gays. Cette précarité relative a des conséquences concrètes :
- Moindre capacité à financer des organisations militantes
- Difficulté à accéder à des logements indépendants pour vivre en couple
- Dépendance économique accrue envers la famille, qui peut exercer une pression pour le conformisme
Un exemple concret illustre cette inégalité : dans les clubs gays de Kharkiv, les femmes payaient un tarif d'entrée plus élevé que les hommes. Cette pratique, qui semble anecdotique, révèle une discrimination systémique à l'intérieur même de la communauté LGBT, où les espaces censés être inclusifs reproduisent les inégalités de genre de la société.
Contexte en 2026
Depuis le témoignage d'Anna Sharygina, la situation en Ukraine a été profondément transformée par le conflit armé déclenché par l'invasion russe de février 2022. Plusieurs évolutions majeures sont à noter :
- Impact du conflit sur la communauté LGBT – La guerre a à la fois déplacé des millions de personnes et créé de nouvelles solidarités. Des membres de la communauté LGBT combattent sur le front, ce qui a contribué à modifier certaines perceptions
- Kharkiv, ville en première ligne – La ville où Anna avait fondé « Sphère » a été sévèrement touchée par les bombardements, dispersant la communauté lesbienne locale
- Rapprochement européen – Le processus d'adhésion à l'Union européenne pousse l'Ukraine à aligner sa législation sur les normes européennes en matière de droits fondamentaux, ce qui inclut la protection contre la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle
- Partenariats civils – Les discussions sur la reconnaissance légale des couples de même sexe ont progressé dans le débat public ukrainien, portées notamment par les couples séparés par la guerre qui ne disposent d'aucun droit légal l'un envers l'autre
Le combat d'Anna Sharygina pour la visibilité lesbienne en Ukraine prend aujourd'hui une dimension supplémentaire. La guerre a montré que la contribution des personnes LGBT à la défense du pays ne pouvait plus être ignorée. La CGLQ, à travers son mandat auprès de l'ECOSOC-ONU, continue de suivre l'évolution des droits LGBT en Ukraine et de plaider pour leur renforcement.
En mars 2026, le débat sur les partenariats civils entre personnes de même sexe a franchi une étape importante. Plusieurs députés de la Verkhovna Rada ont déposé un projet de loi visant à accorder des droits légaux minimaux aux couples de même sexe, portés par les récits de soldats et soldates LGBT séparés de leurs partenaires sans aucune reconnaissance juridique. Des organisations internationales de défense des droits humains, dont la CGLQ, soutiennent cette initiative législative en fournissant une expertise comparative fondée sur l'expérience canadienne et québécoise. La communauté lesbienne du Québec, qui bénéficie de protections légales complètes, constitue un point de référence inspirant pour les militantes ukrainiennes. Parallèlement, la reconstruction du tissu communautaire LGBT à Kharkiv se poursuit modestement, avec l'émergence de nouveaux groupes de soutien en ligne pour les femmes lesbiennes déplacées par le conflit. Pour les personnes souhaitant découvrir l'Ukraine, il est important de connaître le contexte social actuel et les réalités vécues par les communautés LGBT sur place.
Lire aussi sur le site de la CGLQ
Questions fréquentes
Qui est Anna Sharygina ?
Anna Sharygina est une militante des droits humains et psychologue ukrainienne. Diplômée de l'école des droits humains Docudays en 2006, elle a fondé l'organisation « Sphère » à Kharkiv, dédiée à la défense des droits des femmes lesbiennes en Ukraine.
Qu'est-ce que la triple discrimination des lesbiennes en Ukraine ?
Anna Sharygina décrit trois niveaux de discrimination simultanés : la discrimination en tant que femme dans une société patriarcale, la discrimination en tant que femme homosexuelle dans une société homophobe, et la discrimination au sein même du mouvement LGBT où les problématiques lesbiennes sont marginalisées.
Existe-t-il un mouvement lesbien organisé en Ukraine ?
Selon Anna Sharygina, il n'existe pas de mouvement lesbien structuré en Ukraine. Les quelques organisations dédiées, comme « Sphère » à Kharkiv, restent isolées et fragiles. Un véritable mouvement ne pourra émerger que lorsque les femmes pourront affirmer publiquement leur orientation sans risque.
Comment la guerre a-t-elle affecté les droits LGBT en Ukraine ?
Le conflit a à la fois dispersé les communautés LGBT et créé de nouvelles dynamiques. La participation de personnes LGBT à la défense du pays a contribué à faire évoluer les mentalités, tandis que le processus d'adhésion à l'UE pousse l'Ukraine vers une meilleure protection des droits fondamentaux.